Je ne suis pas votre fils, Monsieur Vador

La fin de 2015 et le début de 2016 furent marqués par la déferlante Star Wars. Or, je dois confesser une faute, une terrible faute : la bimbeloterie de Lucas, cet univers gloubi-boulguesque de chevaliers, de nazillons galactiques et de princesses qui se coiffent avec des coquillages, les brames du yéti qui sert d’acolyte à Solo, l’humour si fin qu’il ferait passer Bigard pour un arbitre des élégances, le brouet mélengeant technologie, magie et religion, tout cela me laisse d’une froideur proche du zéro absolu.

Histoire d’entamer l’an neuf avec un spectacle un peu plus réjouissant et un imaginaire plus roboratif, je suggère aux amateurs de science-fiction de se tourner vers l’excellente collection Exofictions, chez Actes Sud. Les lecteurs francophones ont déjà eu l’occasion d’y découvrir la trilogie Silo, une réussite indéniable. Désormais s’offre à eux The Expanse, un space opera en plusieurs tomes, dont deux traduits en français à ce jour : L’Eveil du Léviathan et La Guerre de Caliban. La saga est signée James S.A. Corey, nom de plume derrière lequel se cachent Daniel Abraham et Ty Frank.

Imaginez une colonisation hésitante, difficile, à l’échelle du système solaire. L’installation de bases permanentes sur la Lune, sur Mars, sur certains astéroïdes de la Ceinture et certaines lunes de Jupiter. L’émergence de générations nées ailleurs que sur Terre. Les tensions issues de ce simple constat : étandant ses ramifications dans l’espace, l’humanité désormais unie politiquement se scinde à nouveau en plusieurs branches, chacune caractérisée par des valeurs, des traditions, une langue et certains traits génétiques propres. Et le moins qu’on puisse dire est que les Terriens, les Martiens et les Ceinturiens se regardent en chiens de faïence.

Dans ce cadre instable, on commence par suivre les pas de Miller et de Holden. L’un, flic sur Cérès, est lancé à la recherche d’une fille à papa mystérieusement disparue ; l’autre, officier en second sur un cargo transporteur de glace, est envoyé par son capitaine en mission de reconnaissance sur un vaisseau dont le signal de détresse vient d’être capté. Pour titiller votre curiosité, ajoutons simplement que Miller le cynique va finir par croiser la route de l’idéaliste Holden, et que tous deux auront à se dépatouiller avec une foutue protomolécule d’origine inconnue et aux « vertus » insoupçonnées…

Si le canevas de départ et sa mise en forme ne semblent pas furieusement novateurs, on suit néanmoins avec plaisir les soubresauts d’un récit mené tambour battant. Certains critiques ont pu reprocher aux personnages leur côté archétypal un peu sommaire, mais entre nous : quand Holden devient le capitaine d’un vaisseau martien volé qu’il rebaptise le Rossinante, qu’attendre du zig, sinon un comportement empreint d’une solide dose de donquichottisme ? Au final, le bonhomme évoque certes une sorte d’Assange mâtiné de cow-boy de l’espace, Miller peut bien endosser le feutre élimé de l’enquêteur sur le retour, violent et amer, la chose fonctionne, d’autant mieux et plus que l’intrigue est plus futée qu’il n’y paraît : devenir des empires, conflits diplomatiques, chocs culturels, manigances économiques, risques liés au terrorisme ou à la guerre ouverte sont quelques-uns des thèmes habilement distillés au fil du récit.

Pour la fine bouche, et surtout pour ceux qui auraient envie avant tout de s’en mettre plein les mirettes, je signale enfin que la chaîne SyFy a développé une série inspirée de The Expanse. La diffusion en a démarré au mois de décembre 2015 – et il pourrait s’agir, au vu des épisodes initiaux, de la première bonne surprise télévisuelle en SF depuis Battlestar Galactica. Les plus flemmards n’ont donc aucune excuse : pas besoin de plonger séance tenante dans un pavé de 600 pages pour commencer à goûter aux joies de ce space opera. De toute manière, une fois le visionnage de la série entamé, vous viendrez aux livres – aussi sûr que le masochiste vient au martinet.

Que la force des mots soit avec vous !

Orgy